Peter Knapp aime qu’on dise de lui qu’il est inclassable. Sa biographie le désigne comme peintre, directeur artistique, photographe et vidéaste. Derrière un foisonnement de pratiques et d’expériences artistiques diverses, il y a indiscutablement chez Peter Knapp une ouverture aux autres, doublée d’une grande curiosité.
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L’influence du Bauhaus

Peter Knapp (né en Suisse en 1931) étudie pendant quatre ans l’Ecole des beaux-arts de Zurich, alors dirigée par Johannes Itten qui a enseigné au Bauhaus en Allemagne, et s’est rendu célèbre par son ouvrage théorique sur l’art de la couleur. Le Bauhaus constitue un moment essentiel de l’histoire de l’art du XXe siècle et c’est en particulier dans le domaine des arts appliqués que son retentissement le plus grand. Le contenu des enseignements de l’école de Weimar et, plus généralement, l’esprit qui l’anime ont marqué plusieurs générations de créateurs en Europe. Un esprit à la fois d’ouverture et de synthèse, qui se traduit par une vision interdisciplinaire de la création. Peter Knapp souligne que ce qu’il a apprit de ces professeurs de Zurich était profondément lié à des modes de pensées et des principes liés au Bauhaus. S’il est passé d’une pratique artistique à l’autre, en l’occurrence la peinture la photographie, s’il a exploré les voies du cinéma, tout cela sans avoir l’impression de transgresser la moindre règle, c’est bien parce que sa formation l’y autorisait. Il prendra conscience également que son goût pour des compositions simples et son désir d’épurer les images viennent du Bauhaus. « Less is more », la célèbre formule de Mies van der Rohe, l’un des architectes les plus emblématiques du Bauhaus, se profile en arrière-plan de nombre de commentaires de Peter Knapp sur son travail, parmi lesquels : « Je pars toujours d’une chose simple pour arriver à moins ».

A Paris

Il arrive à Paris en 1952 pour étudier aux Beaux-Arts à Paris où il n’y travaille que quelques mois mais c’est l’occasion de rencontrer des artistes comme César avec qui il gardera des liens amicaux et professionnels. En parallèle, il va faire du dessin à l’Académie Julian (aujourd’hui l’ESAG). En 1953, sa formation de graphiste acquise, en particulier ses qualités de typographe, il travaille pour l’atelier des Galeries Lafayette qui constitue alors un formidable vivier de créateurs. Aux Galeries, il travaille sur les affiches et les vitrines du magasin. Les qualités professionnelles et humaines de Peter Knapp vont rapidement lui permettre d’accéder au poste de directeur artistique. En toile de fond, une référence : la figure d’Alexey Brodovitch, célèbre directeur artistique du magazine américain Harper’s Bazaar, mais qui a la fin des années 30, avait également travaillé pour le grand magasin parisien Aux Trois Quartiers. La typographie intéresse beaucoup Knapp, en particulier l’une de ses principales applications, la création de logotypes ou le travail qui consiste à les redessiner. C’est ainsi qu’il intervient sur certain nombre de marques importantes : Barclay, maison de disques célèbre et les 4 lettres du journal Elle.
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Chez Elle

A 28 ans, Peter Knapp prend la Direction Artistique du magazine Elle, dirigé par Pierre et Hélène Lazareff. Ce couple domine alors le monde de la presse parisienne des années 50. Si, à propos de Elle, Peter Knapp parle plus volontiers d’un journal plus que d’un magazine, c’est sans doute parce que sa vocation est lié à l’information presque autant qu’à la mode. Le rythme de parution hebdomadaire incite la rédaction à prendre en considération l’actualité. Elle est en phase avec un pays qui bouge, se modernise, s’enrichit. Il s’agit de la période la plus faste de ce que l’on a appelé en France les « 30 glorieuses ». La société tout entière participe à ce mouvement et Elle témoigne des répercussions sur le mode de vie de ses lectrices. Mai 68 n’est pas loin. Les articles du journal parlent de ce qui concerne la femme, de sa place dans la société, de son rôle familial, de son bonheur ; elle est considérée comme indépendante de l’homme et maîtresse de son destin. Le magazine Elle donne le plus souvent l’image d’une femme riche et élégante, coupé de la réalité de son temps. Hélène Lazareff va orienter son journal de manière à rendre accessible au plus grand nombre de sujets qui le composent chaque semaine : ils reflètent ce que les femmes vivent au quotidien. Et cela doit se lire dans les vêtements qu’elles portent ainsi que dans la manière de s’exprimer avec leurs corps et de le montrer. Elle est à la fois miroir et modèle.
Dans son travail pour le magazine, Peter Knapp se débarrasse de certains principes de mise en pages liés à la géométrie, de compositions systématiquement aérées, ou d’utilisations successives d’une même portion d’espace – le gabarit – qui mènent selon lui à l’uniformité, donc à l’ennui : chaque double page est une aventure nouvelle et trop de construction nuit à la spontanéité.
Refusant de se limiter a un mode d’expression unique, peter Knapp n’a jamais cessé de passer d’un monde à l’autre, de franchir les frontières qui séparent l' »appliqué » et l' »indépendant », la photographie et la peinture, le travail éditorial et la création artistique. Graphiste, peintre, dessinateur et photographe, Knapp a pour toute marque de fabrique une attitude : convaincu qu’osciller entre les différentes formes d’expressions n’est pas contradictoire, il y voit au contraire la source dans un enrichissement mutuel. Parmi les grands directeurs artistiques du XXe siècle, combien de peintres, sculpteurs ou dessinateurs n’ont-ils pas souffert de se sentir méconnus et de ne pouvoir travailler librement, considérant au mieux leur activité au sein du département artistique d’un magazine comme un « art mineur » ? Knapp entend promouvoir son activité de directeur artistique, plus que toute autre, au rang d’activité créatrice à part entière.
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Serif or not Serif

Dans l’approche artistique de Knapp, on pourrait presque parler d’anti-design, car il ne mettait guère en application, du moins jamais à la lettre, les principes qui lui avaient été inculqués à Zurich. Il n’utilisait ni police spécifique ni grille. les polices de caractères sans serif étaient pour lui une possibilité, non un dogme. Et si les Suisses étaient partisans de l’angle droit, il croyait quant à lui à la dynamique de la diagonale. La surprise, la transformation, le changement étaient ses seuls credo. Si un mensuel aspire à être reconnu, un hebdomadaire devrait n’avoir ne cesse de surprendre, telle était la conclusion à laquelle il était parvenu. il se défendait avec force de la perfection, qu’il identifie volontiers à l’ennui, et de toute griffes de créateurs, qu’elle qu’en fût la nature. Et pourtant, on observe dans le travail de Peter Knapp une sorte de grammaire visuelle. Il aimait jouer avec les polices de caractères, les utiliser de façon imagée, laisser libre cours à ses idées et surprendre par des gros titres ou légendes intégrés à une double page. Ils recourait régulièrement au tampon de caoutchouc ou au pochoir et il lui arrivait même d’utiliser une machine à écrire, ce qui conférait aux accroches un aspect inédit et pour ainsi dire brut – une façon, peut-être, d’opposer un contre-projet à l’élégance des « glossies » américains. Si knapp traitait titres et chapeaux de manière peu orthodoxe, il se montrait, s’agissant du corps de texte, plutôt classique. Celui-ci ce devait être lisible, tel été sa devise. il aimait composé les textes sur trois colonnes – une manière, fût-elle inconsciente, comme il le dit lui-même, d’évoquer les trois langues officielles de la Suisse. Il utilisait alternativement les caractères serif ou sans serif. « A thèmes différents, polices différentes », c’est en ces termes qu’il décrit sa démarche.
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Se diversifier

Pour éviter dans le piège de la répétition, Knapp diversifie ses interlocuteurs. Il fait aussi bien des livres d’art de grand format (Giacometti) que des catalogues d’exposition (Jeu de paume, Centre Pompidou, …). Il reçoit également des commandes de photos de mode ou de reportage pour des magazines tels que Stern, Nova, Vogue, Marie Claire, … Il collabora pendant 25 ans avec le couturier André Courrèges, réalisa de nombreux films dont, dans les années 60, des courts-métrages pour l’émission culte Dim Dam Dom. En parallèle, Peter Knapp a réalisé une œuvre personnelle teintée d’un goût particulier pour le ciel, l’espace et le temps.

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